et son histoire très locale …
Texte de Françoise WALRAVENS -RTBF
La Charmille de La Reid : sous les arbres, une histoire qui ne manque pas de piquant
On entre dans la Charmille du Haut-Marêt comme on entre dans une cathédrale.
Sauf qu’ici, pas de vitraux : les murs sont en bois, le plafond est en feuilles. Dans le village de La Reid, cette étonnante galerie végétale déroule 573 mètres de verdure. Mais pour comprendre ce que l’on regarde, il faut remonter le temps. Et l’histoire est plutôt mouvementée.

On entend le vent, les oiseaux. Et surtout le silence. Pourtant, nous sommes à quelques kilomètres seulement de Spa, dans la commune de Theux.
Deux rangées de charmes se rejoignent au-dessus du chemin et forment une impressionnante voûte végétale.
Pierre Lacomble, guide forestier depuis une quinzaine d’années, connaît bien cette sensation : « On a vraiment l’impression d’entrer dans une cathédrale verte. C’est un endroit charmant.
Il porte bien son nom, La Charmille. ».
Et cette » cathédrale verte » a déjà vu passer beaucoup de monde : des aristocrates à cheval, des promeneurs, des élèves forestiers, des amoureux… et même des chars allemands.
4 700 charmes et beaucoup d’huile de coude
Pour remonter aux origines de la Charmille, direction 1885.
À cette époque, Michel Nys, propriétaire du domaine du Haut-Marais, décide d’agrémenter son domaine d’une immense plantation de charmes. Deux cantonniers du village, Victor Charlemagne Thorez et Mathieu Compère, plantent environ 4 700 arbres.
Les arceaux métalliques sont réalisés par le forgeron local, Adolphe Cortin.
Pas de machines. Pas de chantier express. Juste des bras et de la patience.
Jean-Luc Seret, villageois et passionné d’histoire locale, raconte cette incroyable entreprise :« En 1885, il a la bonne idée de construire, de planter surtout, des charmes. Il y avait 4 700 plants à planter à une époque »
Et la Charmille de l’époque n’a rien à voir avec celle que l’on connaît aujourd’hui.
Elle mesurait environ un kilomètre. Aujourd’hui, il en reste 573 mètres.
Mais pourquoi ? Il faut attendre 1940 pour avoir la réponse.
Quand la Charmille devient un rendez-vous mondain
Avant de devenir une promenade familiale, la Charmille est un endroit plutôt select. La région de Spa attire les familles aristocratiques et les curistes fortunés. On vient profiter de la nature, mais aussi se montrer. Les promenades à cheval sont à la mode. « La Charmille devient un lieu de rendez-vous élégant, fréquenté notamment par des princesses et par la reine Marie-Henriette, épouse de Léopold II. La Charmille, c’était un peu comme maintenant, une belle balade, mais ce n’était pas pour les ruraux du village. C’était plutôt pour les familles nobles ou les familles aristocratiques », raconte Jean-Luc Seret.
La Belle Époque porte bien son nom. Puis le monde change. La Première Guerre mondiale passe par là. Les habitudes évoluent. Les promenades à cheval deviennent moins à la mode. Et la Charmille commence à perdre de son éclat. Mais elle n’a encore rien vu.

1940 : des Panzers sous les charmes
Mai 1940. À quelques kilomètres de La Reid, le fort de Tancrémont résiste à l’avancée allemande. Pour approcher le fort sans être repérés, les soldats allemands utilisent notamment la végétation comme couverture. Et les chars viennent se cacher dans la Charmille.
« Les chars allemands se cachent dans la Charmille. Parce que pour ne pas être vus par les guetteurs, c’est à cause des guetteurs qu’ils règlent le tir du fort de Tancrémont. », raconte Jean-Luc Seret.
Mais les Allemands sont repérés. Et la suite est spectaculaire. Les Panzers manœuvrent dans la Charmille et détruisent une partie de la plantation.
« Ce ne sont pas les tirs qui ont détruit la Charmille. Ce sont les chars, les Panzers de l’armée allemande qui ont manœuvré un peu par panique et qui ont tout détruit la deuxième partie », précise Jean-Luc Seret.
Environ 400 mètres disparaissent. La partie détruite ne sera jamais replantée. L’ancienne drève a depuis été baptisée Drève Thorez. Voilà donc le mystère des 427 mètres manquants.
Pas un mauvais calcul. Une guerre.
La belle endormie manque de disparaître
Après la guerre, la Charmille tombe progressivement dans l’oubli et est laissée à l’abandon avant 1975. Puis vient le sauvetage. Elle est classée en 1979 et restaurée avant 1985. Elle appartient à la Province de Liège.
Son entretien reste toutefois un véritable défi : « Déjà quand on taille une haie chez soi, c’est déjà un bon travail, mais tailler une charmille qui fait cinq cents mètres de long, c’est autre chose. « », souligne Jean-Luc Seret. Pendant des années, les élèves de l’école d’agriculture de La Reid ont participé à son entretien, notamment à la taille des arbres.
Aujourd’hui, Pierre Lacomble constate toutefois que l’entretien est devenu plus compliqué :« On voit tous les drageons, tous les rejets. Et c’est vrai que la charmille commence à ne plus avoir trop de cogne », explique-t-il.
La » cogne « , dans le vocabulaire local, c’est l’allure. Et avec près de deux siècles au compteur, on peut comprendre qu’elle ait parfois besoin d’un petit coup de main pour garder toute sa prestance.
Des arbres qui donnent envie de rêver
Regardez les troncs.
Ils ne sont plus lisses comme de jeunes arbres. Ils sont noueux, tortueux, parfois franchement surprenants. Certains donnent l’impression d’avoir un visage.
D’autres ressemblent à des créatures sorties d’un conte.
Pierre Lacomble aime jouer avec cette imagination : « C’est une charmille qui peut vous permettre de rêver, mais c’est parce qu’elle est très ancienne, évidemment », sourit Pierre Lacomble.
Et la Charmille change complètement de personnalité selon la saison. Au printemps, les feuilles sont tendres et lumineuses. En été, le tunnel devient plus dense. À l’automne, les couleurs flambent. Et en hiver, lorsque les feuilles disparaissent, les branches dévoilent une incroyable architecture.
Une Charmille. Quatre ambiances. Et toujours la même histoire.

Anne-Elisabeth Nève, Présidente du Syndicat d’Initiative de La Reid et Pierre Lacomble, Guide Forestier.
Le meilleur moment ?
La Charmille attire les promeneurs, particulièrement le week-end et pendant les vacances.
Mais si vous voulez vraiment entendre la forêt, Pierre Lacomble conseille de choisir les heures creuses :
« Si vous avez envie d’avoir un peu de solitude, c’est de venir plutôt tôt le matin ou tard le soir. « , conseille Pierre Lacomble.
À ces heures-là, les chances de croiser la faune augmentent aussi.
Et surtout, le silence devient presque partie intégrante de la visite.
Et surtout, ralentissez. Pas besoin de smartphone. Pas besoin de musique. Pas besoin de courir.
« Ici, on peut dire que le temps pourrait s’arrêter si on le veut.
Tout le monde court après. Ici, vous n’avez pas besoin de courir, vous l’avez. « , résume Pierre Lacomble.
La Charmille de La Reid est accessible gratuitement toute l’année et se découvre à toutes les saisons. Alors, prenez une bonne paire de chaussures.
Entrez sous la voûte. Et laissez les arbres raconter.
